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Affaire Grégory Villemin… Cold case sur Vologne

Si la police scientifique française est aujourd’hui l’une des plus performantes du monde, digne de rivaliser avec des «Experts», c’est en grande partie à l’affaire Grégory qu’elle le doit. Pourtant, ce tragique fait divers, l’assassinat d’un garçonnet de quatre ans, n’a toujours pas été résolu, presque quarante ans après le drame.

Mais justement, la plus grande énigme criminelle de la seconde moitié du XXe siècle aura également mérité de passer comme l’un des plus grands fiascos policier, judiciaire et médiatique que la France ait connu… Retour sur l’affaire Grégory Villemin: Cold Case sur Vologne.

Le 16 octobre 1984, dans l’après-midi, le petit Grégory Villemin, quatre ans, joue sur un tas de sable devant la maison de ses jeunes parents, Christine et Jean-Marie Villemin, à Lépanges-surVologne, une commune du département des Vosges.

Vers 17h, Christine Villemin qui repasse dans la cuisine, s’inquiète de ne plus apercevoir son fils à travers la fenêtre. Elle part à sa recherche. 17h50 elle signalera sa disparition à la police.

Le cadavre de Grégory est retrouvé aux alentours de 21h, à quelques kilomètres du village: Il a été jeté pieds et poings liés dans les eaux glaciales de la Vologne, la petite rivière descendue des massifs vosgiens qui traverse Lépanges avant de continuer sa route en terre lorraine.

La photographie du corps de l’enfant repêché par les pompiers, encore vêtu de son anorak bleu et de son bonnet tiré sur la tête, bouleversera la France entière, mais cette photographie illustrait en même temps le premier dérapage médiatique de l’affaire: La publication d’un tel cliché ne serait plus possible aujourd’hui.

Si cette histoire passionne immédiatement la presse et l’opinion, c’est qu’elle révèle très vite un contexte pour le moins énigmatique et pesant.

Depuis trois ans, la famille Villemin,- principalement Jean-Marie et sa femme Christine, mais aussi les parents de Jean-Marie, Albert et Monique, et leurs autres enfants sont harcelés par un mystérieux «Corbeau» qui multiplie appels téléphoniques et lettres anonymes.

Le lendemain de la découverte du corps du petit Grégory, le «Corbeau» revendique le crime en écrivant à Jean-Marie Villemin: «J’espère que tu mourras de chagrin, le chef, ce n’est pas ton argent qui pourra te redonner ton fils. Voilà ma vengeance, pauvre con».

Les Villemin ne sont pas des gens fortunés, loin de là, mais Jean-Marie est contremaître dans une usine de la région, alors que son père n’était que simple ouvrier et que d’autres membres de la famille travaillent la terre.

Cette réussite sociale, accompagnée d’un meilleur salaire, semble faire des envieux au sein comme autour du cercle familial.

Le cadavre ayant été découvert sur le territoire de Docelles, une commune faisant partie d’une zone rurale couverte par la gendarmerie, l’enquête est d’abord confiée aux gendarmes sous la direction du Capitaine Sesmat, qui commande la compagnie de gendarmerie départementale d’Epinal.

L’instruction, quant à elle, est attribuée au juge d’Epinal, Jean-Michel Lambert, âgé de 32 ans, qui commence sa carrière et qui se trouve être le seul juge d’instruction d’Epinal.

Les gendarmes orientent bien sûr leurs recherches du côté des proches de la famille Villemin.

Le 02 novembre 1984, ils recueillent le témoignage de Murielle Bolle, 15 ans, belle-sœur d’un cousin de Jean-Marie Villemin, Bernard Laroche.

Elle raconte aux gendarmes que, le jour du crime, son beau-frère est venu la chercher à l’école en voiture puis qu’ils sont allés ensemble prendre le petit Grégory.

Bernard Laroche s’est ensuite arrêté plus loin, est descendu de la voiture avec l’enfant et est revenu seul.

Bernard Laroche est inculpé d’assassinat le 05 novembre 1984 et incarcéré à la prison de Nancy.

Mais Murielle Bolle se rétracte et clame que son témoignage lui a été extorqué sous la contrainte.

Bernard Laroche est libéré de prison le 04 février 1985, après trois mois de détention et, le 20 février, les gendarmes sont dessaisis de l’enquête au profit du SRPJ de Nancy dirigé par le Commissaire Principal Jacques Corazzi.

Le 29 mars 1985, Jean-Marie Villemin, fou de colère et persuadé que Laroche est bien le coupable, se rend au domicile de celui-ci et le tue d’une décharge de chevrotine tirée en pleine poitrine.

L’instruction qui, comme le confiera plus tard le juge Lambert, manquait, dès le début de «sérénité», bascule dans le chaos.

Les policiers abandonnent purement et simplement la piste Laroche pour s’orienter vers un autre suspect: Christine Villemin, la mère de l’enfant.

Les soupçons qui pèsent contre elle sont bien minces: elle aurait été vue près de la poste de Lépanges à l’heure où a été postée la lettre de revendication du crime et des cordelettes découvertes dans le garage des Villemin seraient semblables à celles retrouvées sur le cadavre du petit Grégory.

Ces maigres éléments persuadent pourtant le commissaire Corazzi et le juge Lambert de tenir le vrai coupable. Le 05 juillet 1985, Christine Villemin, inculpée d’assassinat, est écrouée…

Puis remise en liberté onze jours plus tard, le 16 juillet 1985, faute de charges suffisantes.

Le lendemain, le journal «Libération» publie, sur deux pleines pages, les sentiments de Margueritte Duras sur l’affaire.

A l’époque de la publication de ce texte, Margueritte Duras, qui a obtenu le prix Goncourt l’automne précédant pour «L’Amant», est au faîte de sa gloire. Christine Villemin l’assigne en diffamation, mais est déboutée. Il n’est pas certain qu’un jugement aussi clément serait rendu aujourd’hui.

Passons sur les suites de l’instruction et ses autres rebondissements, comme par exemple, le dessaisissement, en 1987, du juge Lambert.

Huit ans après son inculpation, Christine Villemin est finalement innocentée, le 03 février 1993, par un non-lieu pour «absence totale de charges».

Cette formule jusqu’alors inédite constitue une première historique en droit pénal. Au terme d’un dossier de quatre-vingt-treize pages, la Cour d’Appel de Dijon, qui a rendu cet arrêt, précise même : «Toutes les investigations menées en direction de Christine Villemin sont demeurées infructueuses et tendent contrairement à rendre à la fois invraisemblable et impossible sa participation à l’assassinat».

Donc, le mystère demeure: Qui a tué le petit Grégory?

Neuf mois plus tard, le 03 novembre 1993, s’ouvre le procès de Jean-Marie Villemin devant la Cour d’Assises de Dijon. La principale question qui s’est posée durant la préparation de ce procès était de savoir s’il fallait juger uniquement le meurtre de Bernard Laroche, ou toute l’affaire.

Le président Olivier Ruyssen aurait pu trancher seul. Il préféra convoquer les deux parties. Les avocats des Villemin réclamaient, on s’en doute, la «formule complète», ceux de Marie-Ange Laroche, veuve de Bernard Laroche, y étaient logiquement opposés.

C’est cependant l’argumentation de Maître Garaud (avocat des Villemin) – même sans coupable, il fallait juger l’affaire Grégory dans son ensemble – qui emporte la conviction du président Ruyssen. Ce à quoi Paul Prompt (avocat des Laroche) réplique: «très bien dans ce cas, nous ferons le procès de la mère…».

De fait, il n’épargnera guère Christine Villemin tout au long des débats, sans se soucier le moins du monde du non-lieu prononcé en sa faveur quelques mois plus tôt.

Le seul procès du meurtre de Bernard Laroche n’aurait duré que quelques jours, cinq tout au plus. Celui de l’affaire Grégory s’étire sur six semaines, et les jurés voient défiler à la barre plus d’une centaine de témoins, dont un juge d’instruction (le juge Lambert), un capitaine de gendarmerie (le capitaine Sesmat), un commissaire de police (le commissaire Corazzi), moult experts et même des journalistes.

Dès le deuxième jour du procès, la comparution de Jean-Marie Villemin va ébranler plus d’une conscience de carte de presse: Le père de Grégory se livre dans un monologue ininterrompu de plus d’une heure, dans lequel il raconte son bonheur avec sa femme et son amour pour son fils avant le drame, puis le malheur, le désespoir et la traque des journalistes. Celui que l’on prenait pour une sorte de brute bornée se révèle un tas de souffrances. Quelques jours plus tard, c’est au tour de Christine Villemin de témoigner, elle aussi, de sa souffrance.

Le couple Villemin ne sera pas épargné par les propos de l’avocat des Laroche.

A partir du dixième jour, commence le ballet des experts de toute nature, qui vont se quereller pendant plus d’une semaine. Sans parler des gendarmes et des policiers qui continuent à se contredire.

Le procès Jean-Marie Villemin, qui se terminera par une condamnation à cinq ans de prison dont un an avec sursis et d’importants dommages et intérêts à la famille Laroche, ne permettra pas d’élucider d’un iota le meurtre du petit Grégory, mais confirmera que, dans cette affaire, l’enquête et l’instruction ont marché sur la tête, et cela dès le début.

Le travail sur la scène de crime, par exemple, manqua cruellement de rigueur: les gendarmes oublièrent de relever les traces de pneu près de la rivière et de nombreux prélèvements, mal collectés, s’avèrent inutilisables.

Non circonscrit par un périmètre de sécurité, les lieux furent envahis dès le lendemain par les badauds et les journalistes qui détruisirent d’éventuels indices. Plus consternant encore, l’autopsie du corps de l’enfant, effectué dès le 17 octobre 1984, lendemain de la découverte du corps, en présence du juge Lambert, de deux gendarmes et de deux médecins légistes, fût bâclée: les prélèvements étaient insuffisants pour établir de manière certaine la cause et les modalités du décès de l’enfant, était-il mort d’hydrocution ou de noyade? A t’il été noyé dans la Vologne ou dans une baignoire? Etait-il ligoté avant de mourir? Les médecins légistes se justifièrent après coup en assurant que les prélèvements qui auraient été nécessaires pour répondre à ces questions n’avaient pas été considérés utiles par le juge Lambert.

En 1999, la découverte de traces d’ADN sur une lettre du «Corbeau» fit rouvrir l’enquête en 2000. Mais l’ADN se révéla inexploitable et l’instruction fut de nouveau close en 2001 avant d’être rouverte en 2008, cette fois dans l’espoir de faire parler d’autres traces d’ADN figurant sur un timbre appartenant aux scellés.

2017: suicide du juge Lambert découvert chez lui, le 11 juillet, un sac en plastique noué sur la tête. Tenu pour le principal responsable de ce fiasco judiciaire qui hante la France depuis plus de trente ans, celui que la presse a très vite surnommé le «petit juge» a vu son nom et sa réputation de nouveau abîmés avec les nombreux rebondissements de ces dernières années.

«J’ai décidé de me donner la mort car je sais que je n’aurai plus la force désormais de me battre dans la dernière épreuve qui m’attendrait, écrit-il.

Ce énième rebondissement est infâme. Il repose sur une construction intellectuelle fondée en partie sur un logiciel. La machine à broyer s’est mise en marche pour détruire ou abîmer la vie de plusieurs innocents, pour répondre au désir de revanche de quelques esprits blessés dans leur orgueil.

On ne connaîtra jamais la vérité parce qu’on refuse de voir la vérité. Je préfère sonner la fin de partie pour moi. L’âge étant là, je n’ai plus la force de me battre. J’ai accompli mon destin». conclut l’ancien magistrat dans son courrier posthume.

Auditions, mises en examens, nouveaux prélèvements… Sans d’avantage de succès. Nous en sommes là aujourd’hui, et personne, ni la police, ni la presse, ni la justice, ne se résout à classer définitivement l’affaire.

Article Exclusif signé
Mélanie Leterrier-Viel
Pour DS Le Mag’ Numérique.
Tous droits réservés.

Mélanie LETERRIER-VIEL
Passionnée de faits divers et affaires criminelles, Mélanie vous fera revivre à l'écrit les plus grands dossiers de l'histoire au travers de ses chroniques et reportages hors série...

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