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Affaire Omar Raddad… Qui l’a « tuer »?

«Il y a 100 ans, on condamnait un jeune officier qui avait le tort d’être juif, aujourd’hui, on condamne un jardinier parce qu’il a le tort d’être maghrébin». Ce propos a été tenu par Maître Vergès, avocat d’Omar Raddad, suite à sa condamnation en février 1994 pour le meurtre de la riche héritière Ghislaine Marchal, en 1991.

Omar Raddad, jardinier, employé par la victime à cette époque, a été le premier suspect suite à la découverte de l’inscription en lettres de sang «Omar m’a tuer». Il a donc été reconnu coupable pour ce meurtre et condamné à 18 ans de réclusion criminelle.

En 1996, il a bénéficié d’une grâce partielle mais il se bat toujours, à l’heure actuelle, pour faire réviser son procès afin d’être réhabilité. L’inscription «Omar m’a tuer» écrite en lettres de sang a été fortement médiatisée. D’une part, découvrir une telle preuve de culpabilité auprès du corps de la victime ressemble à une intrigue de roman policier. D’autre part, la faute d’orthographe «ER» a soulevé des interrogations car il paraissait difficile d’imaginer une femme d’une pareille renommée, commettre une telle erreur.

Cette affaire a suscité l’intérêt de l’opinion publique. L’affaire Omar Raddad démontre une certaine forme d’incertitude judiciaire ce qui peut rappeler l’affaire Seznec ou encore l’affaire Dominici.

Dans la première affaire, Guillaume Seznec a été reconnu coupable du meurtre d’un conseiller général du Finistère et a fait quatorze demandes de révision qui ont toutes été rejetées. Dans la seconde affaire, Gaston Dominici a été accusé d’un triple meurtre et condamné à mort sans que sa culpabilité ait été clairement établie, puis sera gracié par le général de Gaulle.

Dans certains cas, comme dernièrement avec l’affaire Jacqueline Sauvage, une grâce présidentielle est accordée après la manifestation de l’opinion publique qui soulève les risques d’injustice. En effet, cette dernière a bénéficié d’une grâce totale alors qu’elle a été condamnée à 10 ans de réclusion criminelle pour le meurtre de son mari.

Retour sur l’affaire Omar Raddad: Qui l’a «tuer»?

Le 24 juin 1991, un lundi, le corps de Ghislaine Marchal est découvert dans la cave de sa villa de Mougins. Une comptabilité macabre révèle qu’elle a été frappée de dix-sept coups de couteau et de chevron de bois. Outre cet acharnement morbide, une troublante mise en scène achève de donner au crime une dimension spectaculaire: la porte de la cave a été bloquée par un lit de camp, une barre en fer et un chevron en bois, et sur une porte à proximité de laquelle est étendu le cadavre, une inscription écrite en lettres de sang: «Omar m’a tuer». La formule, avec sa faute d’accord de participe, va faire florès. L’affaire Omar Raddad est née. Elle passionnera les médias et l’opinion: des centaines d’articles de journaux, des dizaines de reportages télévisés et près d’une vingtaine de livres lui ont été consacrés.

Maître Gérard Baudoux, du barreau de Nice, l’un des premiers avocats de celui qui fait immédiatement figure de principal suspect, Omar Raddad, relève à propos de l’affaire et notamment de ses prémices: «A la première page du dossier, on vous donne déjà le nom du coupable. A la dernière, vous comprenez que ce n’était pas lui».

Il est vrai que la théâtralisation outrancière de la scène du crime lui donne un air improbable, douteux et artificiel. Pourtant, si l’affaire s’avère riche de rebondissements et de surprises, personne d’autre qu’Omar Raddad ne sera jugé pour le meurtre de Ghislaine Marchal. La victime est née le 18 février 1926, dans une famille de la grande bourgeoisie versaillaise. Ses parents, M. & Mme de Rentry, sont tous deux déportés dans les derniers mois de la Seconde Guerre Mondiale, en 1944, et seule la mère de Ghislaine Marchal reviendra des camps d’extermination nazis pour élever ses quatre enfants.

Ghislaine n’a que dix-sept ans lorsqu’elle épouse Jacques Veilleux, directeur de société, auquel elle donne un fils, Christian, en 1945. Quatre ans plus tard, le couple divorce. En 1965, elle épouse Jean-Pierre Marchal en secondes noces. Il est le fils et l’héritier du fondateur des usines Marchal, entreprise spécialisée dans les équipements pour l’industrie automobile. Ils se séparent en 1977, sans pour autant divorcer. Son mari meurt en 1983, elle devient alors une veuve richissime.

Ghislaine Marchal décide alors de s’installer sur la Côte d’Azur et c’est à Mougins, petite cité posée sur les hauteurs de Cannes et peuplée de milliardaires, qu’elle fait construire «La Chamade».

Le dimanche 23 juin 1991, Ghislaine Marchal est conviée à déjeuner chez son amie Colette Koster, dont la maison est toute proche de La Chamade. Avant de se rendre à l’invitation de sa voisine, la riche veuve, alors âgée de soixante-cinq ans, téléphone à plusieurs de ses proches jusque vers 11h50, heure à laquelle elle met fin à sa conversation avec une autre amie, Erica Serein, qui doit justement venir déjeuner le lendemain à La Chamade.

Ghislaine est attendue à 13h00 chez Colette Koster, mais celle-ci, ne la voyant pas arriver, finit par s’inquiéter et tente de la joindre par téléphone. En vain. Trouvant de plus en plus bizarre le silence de sa voisine, Colette Koster prend l’initiative de se déplacer chez elle en fin d’après-midi, aux environs de 18h00. Personne ne lui ouvre. Le lundi, comme convenu la veille, Erica Serein se présente à 11h30 au domicile de son amie. Ghislaine Marchal ne donne toujours aucuns signes de vie. Convaincue d’être face à une situation anormale, Erica Serein contacte une autre voisine et amie de Ghislaine, Francine Pascal. Celle-ci décide de prévenir immédiatement l’agence de gardiennage de Mougins avec laquelle a été conclu un contrat de surveillance de la villa.

Un employé de l’agence est dépêché à La Chamade où l’accueille Francine Pascal. Ensemble, ils décident de pénétrer dans la villa qui ne présente aucune trace d’effraction et dont l’alarme n’est pas enclenchée. Si Ghislaine n’est pas à son domicile et qu’elle a disparu en l’espace de quelques heures sans prévenir quiconque, il ne peut y avoir qu’une seule explication: elle a été hospitalisée en urgence! Francine Pascal appelle donc le Docteur Delamotte, médecin traitant de son amie. Las, il ne sait pas davantage que Colette, Erica et Francine ce qu’est devenue Ghislaine. Anxieux lui aussi, il débarque à son tour à La Chamade, se joignant à l’employé de l’agence de gardiennage et à Francine pour fouiller la maison.

Ghislaine Marchal demeure introuvable. Il est toutefois inconcevable qu’elle se soit volatilisée! Décidément impuissants à résoudre le mystère, les trois personnages se résolvent à faire intervenir la gendarmerie. Les forces de l’ordre explorent la maison, puis descendent à la cave. La porte qui y donne accès est verrouillée.

Ils parviennent à trouver la clé, mais la porte reste close, comme si elle était bloquée par quelque chose. En poussant, les gendarmes réussissent tout de même à l’entrouvrir, ce qui leur permet de jeter un œil à l’intérieur et de distinguer un interrupteur taché de sang.

Le doute n’est plus permis, il faut forcer le passage, lequel est entravé par un lit pliant, une barre métallique et un chevron en bois. En surgissant dans la chaufferie, réduit situé à trois mètres de l’entrée de la cave, les hommes découvrent Ghislaine Marchal qui gît devant eux, face contre terre. Elle est vêtue d’un simple peignoir. Son corps inanimé est couvert de plaies. Les gendarmes remarquent surtout cette énigmatique inscription tracée en lettres de sang à côté du cadavre, ou plutôt une double inscription.

La première «Omar m’a tuer», apparaît sur la porte de la cave à vin, à une hauteur qui laisse supposer que la victime, si elle en est l’auteur, était à genoux lorsqu’elle l’a écrite. La seconde figure, elle, dans le prolongement du cadavre, sur la porte de la chaufferie. Beaucoup moins nette que l’autre et restée inachevée, comme si son auteur avait été interrompu dans son ouvrage, elle énonce néanmoins clairement: «Omar m’a t».

Les enquêteurs n’éprouvent aucune difficulté à identifier ce fameux «Omar», puisqu’il n’est autre que le jardinier de Ghislaine Marchal. L’Homme, âgé de vingt-huit ans à l’époque des faits, est né le 1er juillet 1962 à Beni Oulichek, localité de l’Ouest Marocain situé au cœur de Rif. Contraint de s’occuper de ses cinq frères et sœurs en raison de l’absence de son père qui travaille en France pour nourrir sa famille, le jeune Omar suit uns scolarité assez sommaire. Il devient épicier dans son village et mène une existence tranquille. A vingt-deux ans, sans parler français, il quitte le bled et gagne la France avec un visa de touriste afin d’y retrouver son père, jardinier à Mougins.

Il ne rentrera plus. En deux mois, il rencontre sa future épouse, Latifa, et commence une carrière de jardinier dans les belles villas de Mougins. A l’époque, il est chargé de l’entretien du jardin de Francine Pascal, qui lui présente sa nouvelle voisine, Ghislaine Marchal, lorsque celle-ci s’installe dans les environs. La veuve Marchal vient de faire construire La Chamade, et le terrain qui l’entoure est évidemment à l’état de friche sauvage. Il est confié à Omar le soin d’en faire un véritable jardin, mission que le jeune homme reçoit comme une marque de confiance considérable et dont il va s’efforcer, avec passion, de se montrer digne. Après le mari, Ghislaine Marchal embauche aussi l’épouse, afin qu’elle s’occupe de l’entretien de la maison. Le couple s’installe à demeure, dans un studio aménagé au-dessus du garage. Latifa et Omar le quitteront après l’arrivée de leur premier enfant.

Le weekend où est assassinée Ghislaine Marchal correspond à la célébration de l’Aïd El-Kebir (littéralement «La Grande Fête», également appelée «Fête du sacrifice»), qui commémore le «miracle» opéré par Dieu en substituant un bélier au fils qu’Abraham se préparait à immoler en son nom. Latifa, qui vient d’accoucher de leur second enfant, est partie se reposer chez sa mère, installée dans le Var. Etant en congé le mardi, Omar demande à Francine Pascal, chez laquelle il continue d’exercer la fonction de jardinier, s’il peut venir travailler le dimanche au lieu du lundi, dans le dessein de passer deux jours consécutifs dans le Var, au sein de sa belle famille et auprès de son épouse et de leur bébé.

Quel est l’emploi du temps d’Omar Raddad le jour du meurtre? Selon ses dires, à 08h15, il est au domicile de Francine Pascal, où il travaille jusque vers 12h00, avant de rentrer déjeuner chez lui. De retour à 13h00, Omar reprend son activité là où il l’a interrompue avant le déjeuner, s’arrête vers 17h00, range ses outils et reprend la route de sa maison.

Le 26 juin 1991, deux jours après la découverte du corps sans vie de Ghislaine Marchal, le jardinier est arrêté à Toulon, chez ses beaux-parents. Il est inculpé d’homicide volontaire et écroué à Grasse. Omar Raddad clame son innocence tout au long de sa garde à vue. C’est pourtant bien lui que désignent les graffitis accusateurs de La Chamade. Mais pour quelle raison Omar Raddad, mari et père heureux, aurait-il tué sa patronne, Ghislaine Marchal? Cet homme décrit comme un modèle calme et de bonté cacherait-il un assassin débordant de violence? On a du mal à le croire. D’ailleurs, même Francine Pascal, l’une des amies proches de la défunte, n’admettra jamais la culpabilité de celui dont elle partage les talents avec sa voisine.

Plusieurs explications à cette brusque rage meurtrière sont cependant avancées. Les investigations révèlent qu’Omar Raddad a contracté le virus des machines à sous et qu’il fréquente les casinos avec une certaine assiduité. Cette dépendance serait-elle devenue si forte qu’elle l’aurait fait basculer dans la folie meurtrière, afin de s’emparer de l’argent liquide que détenait chez elle Ghislaine Marchal (cet argent a disparu du sac de la victime)?

Pour les accusateurs d’Omar Raddad, les choses sont claires. Prisonnier de son «vice», le
jardinier a agressé Ghislaine Marchal afin de la voler. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que sa victime trouverait suffisamment de force et de résolution pour se relever et le dénoncer, écrivant son nom à l’aide de son propre sang. La barricade obstruant la porte de la cave conforte évidemment cette hypothèse: Ghislaine Marchal a voulu empêcher son assassin de revenir. Tout paraît accuser Omar Raddad. Sauf qu’une reconstitution permettra d’établir que la barricade a pu tout aussi bien être dressée de l’intérieur… que de l’extérieur de la cave.

La défense échafaude donc son argumentation sur l’hypothèse selon laquelle c’est le véritable assassin qui a guidé la main de Ghislaine Marchal pour désigner Omar Raddad. Car les graphologues consultés sont catégoriques: l’auteur des inscriptions murales est Ghislaine Marchal, et c’est son propre sang qui a fait office d’encre. Il y a pourtant cette énorme faute de conjugaison. Pour les uns, il est inconcevable que Ghislaine Marchal ait pu, même dans l’état de désarroi psychologique dans lequel elle se trouvait en ces instants, oublier la règle de l’accord du participe passé. Pour d’autres, s’apercevant de sa faute, elle aurait entrepris d’écrire à nouveau la phrase, sans toutefois trouver la force de l’achever

Le procès d’Omar Raddad s’ouvre le 23 janvier 1994, devant la Cours d’assises de Nice. Les portes de la chaufferie et de la cave à vin de La Chamade sont apportées dans la salle d’audience. Sur le flanc, les inscriptions qui sont, entre-temps, entrées dans le langage commun: «Omar m’a tuer», «Omar m’a t». L’effet est saisissant. Il est déplorable pour l’accusé. Les mots le désignant nommément comme assassin sont brandis face au public.

La famille de Ghislaine Marchal, qui s’est constituée partie civile, a fait appel à un ténor du barreau pour représenter ses intérêts, Henri Leclerc. Avocat depuis 1956, Maître Leclerc a été président de la Ligue Française des Droits de l’Homme. La sobriété et la mesure de son argumentation n’en seront que plus efficaces: «Je plaide sans haine, dira-t-il notamment, en conclusion de son développement.

Je suis désespéré d’une telle affaire, j’ai longtemps réfléchi, hésité, tâtonné, je ne veux pas clamer des certitudes mais arriver à des évidences après avoir partout cherché. L’évidence, c’est que Madame Marchal a été laissée pour morte et s’est relevée pour accuser Omar. Je pense à cette femme courageuse qui va mourir enfermée après avoir écrit «Omar m’a tuer»… ».

L’avocat général, Bernard Farret, lui succède. Son réquisitoire ne laisse aucune place au doute: «Il n’y a pas de coïncidences dans ce dossier, mais des indices graves et concordants qui ont force de preuves. Je déclare Omar Raddad coupable d’homicide. Vous retiendrez l’absence de préméditation, d’antécédents judiciaires, et je vous demande de le condamner à une peine de dix-sept à vingt ans de réclusion.»

C’est au tour de la défense. Les deux premiers avocats d’Omar Raddad, Gérard Baudoux et Georges Girard, ont été remplacés, durant la procédure, par Philippe Petillault et Jacques Vergès. Le premier exhorte le jury à ne pas se laisser aveugler: «Vous devez dire non à cette enquête bâclée! On ne condamne pas dans le doute, c’est la bible de la justice.

Vous direz non à la culpabilité d’Omar. J’ai eu la fierté de défendre un innocent? Ce procès est celui du doute, si vous le condamnez ce sera celui de la honte!». Maître Vergès, pour sa part, entend mettre en valeur les nombreuses zones d’ombre du dossier et plaider le complot, en insistant notamment sur les relations déplorables qu’aurait entretenues la victime avec son fils, Christian.

Est-il encore nécessaire de présenter Jacques Vergès? Disparu en Août 2013, il fut l’une des plus grandes figures du barreau français et le seul avocat, sans doute, dont la réputation (sulfureuse pour les uns, digne d’admiration pour les autres) s’étendit bien au-delà de nos frontières. Chacun connaît ses convictions anticolonialistes, son passé d’ancien résistant, ses engagements admirables et ses amitiés difficilement compréhensibles.

Dans sa plaidoirie, Jacques Vergès remet en cause la pratique de l’expertise en graphologie, avant de faire référence au scandale de l’affaire Dreyfus: «La France est le seul pays en Occident à accepter la graphologie. Les graphologues devraient être écartés des tribunaux au même titre que les cartomanciennes!». Et de conclure: «Madame Marchal n’a pas besoin d’un coupable de contrebande. N’est-ce pas l’insulter que de lui proposer une thèse bricolée? Vous ne pouvez pas condamner quelqu’un sur rien, ayez le courage du cœur, le courage civique de dire simplement non. Acquitter Omar, ce serait honorer la France».

Pourtant c’est la ferme assurance des graphologues qui convaincra les jurés de la culpabilité d’Omar Raddad. Le 02 février 1994, il est condamné à dix-huit ans de réclusion criminelle. Après l’énoncé du verdict, Jacques Vergès fait à nouveau référence à l’affaire Dreyfus: «Il y a 100 ans, on condamnait un jeune officier qui avait le tort d’être juif, aujourd’hui on condamne un jardinier parce qu’il a le tort d’être maghrébin» puis il accuse le jury et le procureur d’avoir été inspirés dans leur décision par le racisme. Maître Vergès sera poursuivi pour ses diatribes, il est vrai, un peu rude et bénéficiera d’un non-lieu. L’affaire lui inspirera un livre plaidoyer «Omar m’a tuer – Histoire d’un crime».

La condamnation d’Omar Raddad, loin de mettre un terme à l’affaire, va la relancer. L’opinion se passionne pour la figure du petit jardinier marocain: vrai coupable ou triste victime d’une formidable erreur judiciaire? Un sondage montre que les français penchent aux deux tiers, pour la seconde hypothèse. Les principaux médias sont prêts à tout pour alimenter cette passion, suscitant une vague de contre-enquêtes menées par des journalistes associés à des détectives privés. Le condamné, pour sa part, est désespéré. Il tente de se suicider à plusieurs reprises en avalant des lames de rasoir, en cessant de se nourrir, en s’ouvrant les veines.

Il est sauvé à chaque fois, mais dans l’opinion publique, un mouvement se met en branle pour le soutenir. Des écrivains illustres comme Jean d’Ormesson ou Edmonde Charles-Roux demandent au Garde des Sceaux la révision du procès. Jean-Marie Rouart, aujourd’hui académicien français et à l’époque directeur du Figaro Littéraire, s’engage également en faveur d’Omar Raddad, avec une fougue… qui lui vaudra d’être condamné en justice à une lourde amende pour avoir diffamé la famille Marchal. Le roi du Maroc lui-même, Hassan II, père de l’actuel Mohammed VI, intervient auprès du Président de la République française en faveur de son lointain sujet.

A l’époque, la faculté de faire appel d’une décision de cour d’assises n’existe pas encore. Omar Raddad est donc contraint de déposer un pourvoi devant la cour de cassation. Le condamné argue que ne parlant pas suffisamment bien le français, il a dû être assisté d’un interprète pendant les débats. Or, la décision qui l’a envoyé devant la cour d’assises n’a fait l’objet d’aucune traduction complète dans une langue qu’il comprend, ni au moment de sa notification, ni au moment de sa lecture au début des débats. Une telle traduction, substantielle aux droits de la défense, doit impérativement avoir lieu, et mention expresse doit en être faite dans la procédure. De même, les questions principales, auxquelles il a été répondu affirmativement par la cour et le jury, n’ont pas davantage été traduites à l’accusé. Par conséquent, les droits de la défense ont été une fois de plus méconnus. En outre, le président a donné lecture des dépositions de témoins non appelés à déposer devant la cour, en l’occurrence du personnel de casinos ou liés à des jeux d’argent. Or, en principe, les débats devant la cour d’assises doivent être oraux, afin que chacune des parties en présence puisse interroger, intervenir, etc…

Malgré ces nombreuses irrégularités, la chambre criminelle de la cour de cassation se prononce défavorablement, le jeudi 09 mars 1995, au motif que l’accusé a bénéficié d’un «procès équitable». Le doute, cependant, subsiste dans l’opinion et jusques au plus haut niveau de l’Etat.

Si bien qu’un peu plus d’un an plus tard, le 10 mai 1996, le Président de la République, Jacques Chirac, accorde à Omar Raddad (et aussi un peu à Hassan II, dont il veut se ménager les faveurs…) une grâce partielle, réduisant sa peine d’emprisonnement de quatre ans et huit mois. Puis le jardinier bénéficie d’une libération conditionnelle et sort de prison le 04 septembre 1998. Le voilà libre mais pas innocenté: aux yeux de la justice, il demeure coupable.

Après sa libération, Omar Raddad a travaillé dans une boucherie halal à Marseille. Il vit désormais dans une HLM de la banlieue de Toulon, avec son épouse et ses deux fils, et continue de se battre pour obtenir la révision de son procès. En 2008, dix ans après sa libération, il révoque Maître Vergès pour confier le dossier à Sylvie Noachovitch. L’avocate est relativement connue du public pour avoir exercé ses talents à la télévision aux côtés de Julien Courbet, dans une émission qu’il animait sur TF1 «Sans aucun doute»…

En octobre 2014, encore, Maître Noachovitch réclamait de nouvelles expertises ADN sur les lieux du crime. Pour Omar Raddad, la liberté ne suffit pas, il veut être innocenté: «Le corps est sorti de prison mais ma tête est toujours derrière les barreaux».

En 2007, Roschdy Zem achète les droits d’adaptation du livre «Pourquoi moi?» écrit par Omar Raddad et Sylvie Lotiron et explique son but de reprendre «l’histoire d’un jeune homme qui avait énormément souffert d’avoir été accusé à tort d’un meurtre». Le film «Omar m’a tuer» est sorti le 22 juin 2011 en France. Omar Raddad y est interprété par Sami Bouajila, et Jacques Vergès par Maurice Bénichou.

En 2016, des analyses ADN indiquent que des traces retrouvées sur deux portes et un chevron appartiennent à quatre hommes, mais pas à Omar Raddad ou à des suspects désignés par les avocats de Raddad.

Le parquet indique qu’«il est possible qu’une empreinte, lors d’une manipulation ultérieure, ait pu être ajoutée», notamment de la part de policiers ou journalistes. Dans l’arrêt de rejet du 20 novembre 2002, les juges soulignaient que «faute de précautions suffisantes», il était «impossible de déterminer, à quel moment, antérieur, concomitant ou postérieur au meurtre, ces traces ont été laissées».

Sorti de prison à l’âge de quarante-trois ans, Omar Raddad en a désormais soixante-cinq. Comme Guillaume Seznec avant lui, qui avait tâté du bagne en clamant son innocence dans l’affaire de la disparition du conseiller général Pierre Quémeneur (en 1923), Omar Raddad espère toujours son hypothétique réhabilitation, de son vivant si possible.

Mélanie LETERRIER-VIEL
Passionnée de faits divers et affaires criminelles, Mélanie vous fera revivre à l'écrit les plus grands dossiers de l'histoire au travers de ses chroniques et reportages hors série...

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