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L’affaire Dreyfus… Le souffle de l’Histoire…

L’affaire Dreyfus est un conflit social et politique majeur de la troisième République, survenue en France à la fin du XIXème siècle, autour de l’accusation de trahison faite au Capitaine Alfred Dreyfus, qui est finalement innocenté. Elle bouleverse la société française pendant douze ans, de 1894 à 1906, la divisant profondément et durablement en deux camps opposés: les «Dreyfusards», partisans de l’innocence de Dreyfus, et les «Antidreyfusards», partisans de sa culpabilité.

La condamnation, fin 1894 du Capitaine Dreyfus pour avoir prétendument livré des documents secrets français à l’Empire Allemand, est une erreur voir un complot judiciaire sur fond d’espionnage, dans un contexte social particulièrement propice à l’antisémitisme et à la haine de l’Empire Allemand après son annexion de l’Alsace-Lorraine en 1871.

Cette affaire est souvent considérée comme le symbole moderne et universel de l’iniquité au nom de la raison d’Etat, et reste l’un des exemples les plus marquants d’une erreur judiciaire difficilement réparée, avec un rôle majeur joué par la presse et l’opinion publique.

Retour sur l’affaire Dreyfus: Le souffle de l’Histoire.

Jules Méline est passé à la postérité pour un bon mot bien involontaire de sa part. Cet ancien ministre de l’Agriculture, fort célèbre en son temps, à qui l’on doit notamment la Loi du 5 novembre 1894 instaurant les sociétés locales de crédit agricole, fut président du Conseil d’avril 1896 à juin 1898. Il serait pourtant aujourd’hui totalement oublié s’il n’avait pas eu la malencontreuse idée de prononcer, le 7 décembre 1897, à l’Assemblée Nationale, devant les députés cette phrase entrée presque aussitôt dans l’histoire: «Il n’y a pas d’affaire Dreyfus».

A peine plus d’un mois plus tard, le 13 janvier 1898, le quotidien «L’Aurore» publie un texte au vitriol d’Emile Zola, dont le titre barre, en caractères d’affiche, toute la une du journal: «J’accuse…». L’auteur des Rougon-Macquart, alors au faîte de sa gloire, s’adresse au Président de la République, Félix Faure, en des termes d’une rare violence: «Quelle tache de boue sur votre nom – j’allais dire sur votre règne – que cette abominable Affaire Dreyfus»…

Puis le 14 février 1898, le dessinateur satiriste Caran d’Ache fait paraître dans le «Figaro» l’un des plus célèbres dessins de tous les temps, intitulé «Un diner en famille». Représentant une tablée paisible, la première vignette est ainsi légendée: «Surtout ne parlons pas de l’affaire Dreyfus». La seconde vignette montre la même tablée sens dessus dessous, les convives s’étripant férocement entre eux, avec cette autre légende: «Ils en ont parlé». La dénégation de Méline n’est plus tenable: il y a bel et bien une affaire Dreyfus.

Celle-ci a commencé trois ans auparavant, très précisément le 24 septembre 1894. Ce jour-là, la section de la statistique, nom officiel du service des renseignements du ministère de la Guerre, reçoit un document troublant. Il a été collecté par Marie Bastian, une femme de ménage illettrée employée à l’ambassade d’Allemagne à Paris et qui a pour mission occulte de «faire les poubelles» au service de l’espionnage français. La missive anonyme qu’elle a ramassée dans la corbeille à papiers de l’attaché militaire allemand et qu’elle remet au commandant Joseph Henry, l’adjoint au chef du service de la statistique, est ainsi libellée: «Sans nouvelles m’indiquant que vous désirez me voir, je vous adresse cependant, Monsieur, quelques renseignements intéressants:

  • Une note sur le frein hydraulique du 120 et la manière dont s’est conduite cette pièce.
  • Une note sur les troupes de couverture.
  • Une note sur une modification aux formations de l’artillerie.
  • Une note relative à Madagascar.
  • Le projet de manuel de tir de l’artillerie de campagne, ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer et je ne puis l’avoir à ma disposition que très peu de jours. Si donc vous voulez y prendre ce qui vous intéresse et le tenir à ma disposition après, je le prendrai. A moins que vous ne vouliez que je vous le fasse copier in extenso et ne vous en adresse la copie. Je vais partir en manœuvres».

La teneur de ce message, rapidement nommé «le bordereau», évoque des informations relevant du secret défense, ne laisse aucun doute au commandant Henry: il y a un traître dans l’armée française. Henry avertit son supérieur, qui lui-même en réfère au ministre de la Guerre, le général Mercier. Nommé à ce poste à peine un an plus tôt, le 03 décembre 1893, Auguste Mercier sent, depuis quelque temps son étoile pâlir. Il devine qu’il sera sacrifié à la première occasion. Ce bordereau lui offre une planche de salut inespérée.

Mercier va donc contribuer à «faire mousser» la découverte du bordereau. Rapidement, l’enquête est circonscrite au ministère de la Guerre: seul un membre de l’Etat-Major a pu avoir connaissance de tous les dossiers dont il est fait mention dans le bordereau. Mais qui peut bien être le traître? Les premiers jours, l’enquête patine. Jusqu’à ce qu’un haut gradé, le lieutenant-colonel Henri d’Aboville, antisémite notoire, oriente les recherches sur un officier stagiaire du nom de Dreyfus. Un Juif. Et, pour faire bonne mesure, alors qu’il connaît à peine Dreyfus, d’Aboville identifie l’écriture du bordereau comme étant la sienne. Seul petit problème: l’auteur du bordereau annonce, à la fin de sa missive, son départ «en manœuvres», or, Dreyfus n’est pas parti en manœuvres depuis des mois. Qu’à cela ne tienne: un voyage dans l’Est, effectué en juin 1894 fera l’affaire.

Reste la question de l’écriture. Est-on certain qu’il s’agit de celle de Dreyfus? C’est là qu’intervient un autre haut gradé de l’Etat-Major, lui aussi antisémite, le commandant Armand du Paty de Clam.

Celui-ci se targue de connaissances en graphologie, et il est convaincu que l’écriture du bordereau correspond à celle de Dreyfus. Pour en administrer la preuve, il imagine le fameux épisode de la dictée.

Le 15 octobre 1894, Dreyfus est convoqué à 09h dans le bureau de Du Paty, qui arbore un pouce entouré d’un pansement. Arguant que sa blessure l’empêche d’écrire, le commandant demande à Dreyfus de prendre, sous sa dictée, une lettre de service. Ce dernier, n’y voyant pas la malice, accepte docilement. Le texte de la lettre qu’il va écrire reprend, mot à mot, celui du bordereau. L’idée de Du Paty est simple: Dreyfus va se troubler et tout avouer. Mais Dreyfus ne se trouble pas, et pour cause, il ignore jusqu’à l’existence du bordereau. Du Paty ne se démonte pas pour autant: constatant que Dreyfus «a tout son sang-froid», preuve évidente de sa culpabilité, il juge inutile de poursuivre l’expérience à son terme, et posant sa main sur l’épaule de Dreyfus, il tonne: «Capitaine Dreyfus, au nom de la loi, je vous arrête, vous êtes accusé du crime de haute trahison».

Alfred Dreyfus est né à Mulhouse en 1859. Il a donc trente-cinq ans. Fils d’un industriel alsacien d’origine israélite qui s’est enrichi dans la filature, ancien élève de Polytechnique et de l’Ecole de Guerre, il décide, au lendemain de la défaite de 1870, de faire carrière dans l’armée, avec l’espoir de voir un jour l’Alsace revenir dans le giron de la France. En1893, il est admis à l’Etat-Major, comme capitaine stagiaire. Pur produit de la méritocratie républicaine, Dreyfus n’y est guère aimé de ses camarades et supérieurs. L’Etat-Major est en effet «noyauté» par des membres de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie, qui n’ont le plus souvent que dédain pour cet élément brillant mais réservé et aussi peu mondain que possible. Sans surprise, personne ne se lève pour prendre la défense de l’accusé, qui est aussitôt enfermé, au secret, dans la prison du Cherche-Midi: ni son frère, ni sa femme ne sont autorisés à lui rendre visite. Cette prison militaire, ouverte en 1847 dans un ancien couvent construit en 1646, occupait l’angle du Boulevard Raspail (au numéro 54) et de la rue du Cherche-Midi, dans le sixième arrondissement parisien. Vidée de ses derniers occupants en 1950, pour insalubrité, elle fut rasée en 1966. Depuis 1971, c’est la Maison des sciences de l’Homme qui se dresse à cet emplacement.

Une question se pose toutefois : quel mobile aurait incité Dreyfus à trahir? Certainement pas un besoin d’argent, il vient d’une famille aisée. L’enquête de personnalité n’a, en outre, révélé ni maîtresses coûteuses à entretenir, ni dettes de jeux: Dreyfus est un homme rangé, menant une vie rangée. Faute de preuves flagrantes de la culpabilité de Dreyfus et faute d’un mobile apparent, même le général Mercier se prend à douter. Mais les antisémites vont, en quelque sorte, lui «mettre la pression». 

Pour ces derniers, le mobile est tout trouvé: Dreyfus est juif, donc, c’est un traître. Par essence, «La Libre Parole», torchon antisémite fondé en 1892 par le polémiste nauséabond Edouard Drumont, va du reste jouer un rôle non négligeable dans la publicité de l’affaire. Bien informé, le journal révèle en effet, le 1er novembre, l’arrestation de Dreyfus avec ce titre barrant la première page: «Haute trahison. Arrestation de l’officier juif A. Dreyfus». Mais l’article prévient ses lecteurs: «L’affaire sera étouffée, parce que cet officier est juif». Cette stratégie, relayée les jours suivants, s’avérera payante: pour ne pas être accusé de glisser l’affaire sous le tapis, Mercier se résout au procès. Ledit procès ou plus exactement, la comparution de Dreyfus en Conseil de Guerre, s’ouvre le 19 décembre 1894, à 13h00. Les débats se font à huit clos, ce qui n’empêchera pas «La Libre Parole» de prétendre que la salle était pleine de «nez crochus»…

Dreyfus a pour le défendre, Edgar Demange. Ce pénaliste réputé, né en 1841, respecté de ses pairs et ancien membre du Conseil de l’Ordre, a été recommandé à la famille Dreyfus. En réalité, rien ne prédisposait ce fils de militaire, catholique et patriote convaincu et à qui l’on prête des opinions antisémites, à devenir le défenseur d’un officier juif, accusé de trahison. Edgar Demange se lance pourtant dans l’aventure avec un courage et une fidélité dignes d’admiration, n’hésitant pas à mettre sa carrière en danger pour ce client particulier dont il pressent, très vite, l’innocence. L’avocat n’a eu accès aux pièces du dossier que le 04 décembre, alors que l’instruction était terminée. Et encore manque-t-il, dans les éléments qui lui ont été remis, la pièce maîtresse: le fameux bordereau, dont il n’a pu consulter l’original que quelques minutes, au greffe, sans qu’il lui ait été possible d’en obtenir une photographie. «Je n’ai jamais vu un dossier pareil» confie Demange à sa femme.

Entendez: un dossier aussi maigre, dans lequel les charges, en dehors du bordereau et de sa supposée ressemblance d’écriture avec celle de Dreyfus, sont tout aussi inexistantes que le mobile. Les audiences du procès ne fourniront d’ailleurs aucun élément nouveau. Mais la déposition du commandant Henry fait forte impression sur les sept officiers chargés de juger Dreyfus.

Malgré une plaidoirie de trois heures qui insiste sur l’absence de preuves contre l’accusé, laquelle devrait au moins lui valoir le bénéfice du doute, Edgar Demange ne parvient pas à inverser l’effet produit par l’accusation hallucinante du commandant Henry. Après une courte délibération d’une heure, le conseil de guerre rend son verdict – voté à l’unanimité – le 22 décembre. La peine de mort ayant été supprimée en 1848 pour les crimes politiques, Dreyfus est condamné à «la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée, à la destitution de son grade et à la dégradation». Dreyfus est abasourdi et proteste son innocence. Demange sanglote.

Malgré un froid glacial, des milliers de Parisiens se pressent, le 05 janvier 1895, Place de Fontenoy, pour apercevoir à travers les grilles de l’Ecole Militaire la dégradation du félon. La cérémonie a lieu dans la cour. Un officier à cheval clame sa sentence au condamné: «Alfred Dreyfus, vous êtes indigne de porter les armes. Au nom du peuple français, nous vous dégradons». Méthodiquement, un adjudant arrache les insignes de Dreyfus, les galons d’or de son képi et des manches, les boutons de son dolman. Dreyfus, digne et droit alors que son uniforme n’est bientôt plus qu’une nippe disloquée, crie aux troupes qui assistent à la scène: «Soldats, on dégrade un innocent! Soldats, on déshonore un innocent! Vive la France! Vive l’Armée !». Survient enfin le moment le plus célèbre de la dégradation, dont l’image à fait le tour du monde: l’adjudant, un géant casqué, s’empare du sabre de Dreyfus et le brise net, en deux morceaux, sur son genou.

Dreyfus est ensuite déporté à Saint-Martin-de-Ré. De là, il embarque le 22 février pour l’Ile du Diable, en Guyane, un ancien bagne spécialement rouvert pour lui. Il est censé y croupir jusqu’à la fin de ses jours. Cependant, ses protestations répétées d’innocence, ses refus de signer des aveux alors qu’on lui promet, en échange, des conditions de détention assouplies, son attitude très digne, durant sa dégradation, font renaître des doutes quant à sa culpabilité. Mathieu Dreyfus, son frère aîné, va entamer une longue bataille pour sa réhabilitation, avec l’aide d’un jeune journaliste, Bernard Lazare, qui reprend l’enquête à zéro. Les deux hommes seront aidés par un allié de poids au sein même de l’Etat-Major: le commandant Georges Picquart, qui accède à la Direction du service des renseignements en juillet 1895.

Picquart a eu Dreyfus comme élève à l’Ecole de guerre, puis sous ses ordres jusqu’en septembre 1894, quand celui-ci était stagiaire à l’Etat-Major. Picquart est soupçonné d’antisémitisme, et il n’a jamais (il ne s’en cachera pas) manifesté la moindre sympathie pour Dreyfus, pourtant alsacien comme lui. Mais, à la suite de sa nomination à la tête des renseignements, un peu par l’effet d’un heureux hasard, il a l’occasion de reconnaître formellement l’écriture du bordereau qui a envoyé Dreyfus en Guyane comme étant celle d’un autre officier de l’Etat-Major, le commandant Ferdinand Walsin Esterhazy.

Le traître serait donc Esterhazy. Picquart, horrifié de découvrir qu’un innocent a été accusé à sa place, dénonce Esterhazy, ce qui lui coûtera son poste: Picquart est d’abord muté en Tunisie «dans l’intérêt du service», puis traduit à son tour en conseil de guerre et révoqué de l’armée.

Esterhazy est lui aussi traduit en conseil de guerre, le 11 janvier 1898, mais pour être acquitté le lendemain. C’est cet acquittement incompréhensible d’Esterhazy, empêchant toute révision du procès de Dreyfus, qui fait éclater la colère d’Emile Zola.

Son «J’accuse…» provoque un véritable séisme. Le numéro de «l’Aurore» du 13 janvier, vendu à la criée dans les rues de Paris, s’écoule en quelques heures à trois cent mille exemplaires soit dix fois son tirage habituel. Le surlendemain, un autre quotidien «Le Temps», fait paraître la première pétition «d’intellectuels» demandant la révision du procès.

Y figurent notamment les noms d’Anatole France, de Marcel Proust, de Jules Renard et même du peintre Claude Monet ou du Directeur de l’Institut Pasteur, Emile Duclaux. Elle reçoit, les semaines suivantes, des centaines d’adhésions supplémentaires de la part d’anonymes qui n’hésitent pas à se déclarer, par provocation, «amis du traître» ou «vendus aux juifs».

Ainsi qu’il s’y attendait, Zola est attaqué en justice pour diffamation. Il espère que son procès permettra de faire jaillir la vérité, cette vérité qui, selon sa formule, « est en marche ». Cependant, ses accusateurs sont malins. Le pamphlet de Zola peut être considéré comme diffamatoire en maints endroits et contre maintes personnes. Mais l’écrivain n’est pas traduit en justice que pour avoir écrit que le conseil de guerre a acquitté Esterhazy sur ordre. Et la cour d’assises de la Seine, théâtre du procès, donnera aux amis de Zola – le « noyau dur » des Dreyfussards : Lucie Dreyfus (la femme du colonel), son frère Mathieu, Bernard Lazare, le commandant Picquart, Edgar Demange… – le sentiment d’agir, elle aussi, sur ordre. Pour se défendre, Zola a choisi Fernand Labori, un jeune avocat, passionné par l’affaire et volontiers « teigneux ». Labori va convoquer plus de deux cents témoins dans l’espoir de refaire, du même coup, le procès de Dreyfus. Mais le président Delegorgue opposera, avec une belle constance, une fin de non-recevoir à toute velléité de débat qui voudrait s’écarter de la lettre du procès – la diffamation contre l’Armée. Répétée des dizaines de fois, sa formule « la question ne sera pas opposée » deviendra célèbre.

Les audiences cependant sourient aux Dreyfussards: l’audition du commandant Picquart est ovationnée par le public. Les antidreyfussards, «la Libre Parole» en-tête, essaient de faire pression sur les jurés – de modestes artisans et petits bourgeois – en insinuant qu’il serait de «mauvais français» s’ils acquittaient Zola. Voyant que la balance menace quand même de pencher en faveur de l’écrivain, le commandant Henry décide de produire un faux devant la cour: une missive de l’attaché militaire italien en poste à l’Ambassade d’Italie à Paris, Alessandro Panizzardi, laissant entendre que Dreyfus aurait aussi trahi en faveur des italiens. L’ambassadeur l’Italie, outré, demande à être remplacé. Mais le stratagème d’Henry, aussi grossier soit-il, réussi. Le doute plane de nouveau dans l’opinion, cette fois contre Dreyfus. Et Zola est lourdement condamné, à la peine maximale: Un an de prison ferme et 3 000 francs d’amende. Pour y échapper, l’auteur de «Nana» s’exile à Londres avant que le verdict ne devienne exécutoire. L’iniquité de ce procès, après celle du procès Dreyfus, incitera le sénateur de la Gironde, Ludovic Trarieux, à fonder quelques mois plus tard, en juin 1898, la Ligue des Droits de l’Homme.

Cependant, la vérité est bel et bien en marche. Le 13 août 1898, un officier de l’Etat-Major, le capitaine Cuignet, découvre que la lettre de Panizzardi est un faux. Cuignet est un Antidreyfussard avéré, mais sa conscience l’emporte sur ses convictions partisanes: il révèle ce qu’il a découvert. Henry, sommé de s’expliquer, finit par craquer et tout avouer. Emprisonné le 30 août, il se suicide le lendemain en se tranchant la gorge.

Le 29 septembre, la Cour de cassation est saisie du dossier et doit se prononcer sur la révision du procès Dreyfus, demandée par la famille du condamné. La plus haute juridiction française prend tout son temps.

Néanmoins, ses membres feront preuve d’un beau courage, presque une résistance civique, qu’avec le recul les historiens attribueront à deux facteurs: Une démocratisation, récente, mais à l’œuvre, de la magistrature et, son corollaire, une éthique davantage fondée sur le professionnalisme et le sens du droit. C’est ainsi que le 03 juin 1899, le jugement du conseil de guerre du 22 décembre 1894 est cassé.

Dreyfus sera rejugé par un nouveau conseil de guerre, réuni cette fois à Rennes. D’ici là, le déporté de l’Ile du Diable est immédiatement autorisé à revenir en France et rétabli dans son grade.

Le premier procès du capitaine Dreyfus avait duré trois jours. Le second qui s’ouvre donc à Rennes le 08 août 1899, s’étendra sur près de cinq semaines et totalisera vingt-neuf longues audiences. Cette fois, pas question de huis clos.

Du coup, l’affluence est si considérable –Dreyfussarts et Antidreyfussarts, auxquels s’ajoutent une centaine de témoins et quatre cents journalistes – qu’il faut réquisitionner une salle des fêtes pour installer le tribunal et contenir tout ce monde. Dreyfus, désormais, sera défendu par deux avocats: Edgar Demange et Fernand Labori. C’est, à l’origine, le choix de Mathieu Dreyfus.

Il ne voulait pas renoncer à Edgar Demange, l’avocat «historique» de Dreyfus, l’un de ses partisans de la première heure, mais jugé trop pusillanime. La fougue, pour ne pas dire la «hargne» de Labori, devrait contrebalancer les manières policées de Demange.

Le jugement est rendu dans l’après-midi du 09 septembre. C’est le jugement le plus extraordinaire et le plus contradictoire de toute l’histoire du droit: Dreyfus est de nouveau condamné, mais avec circonstances atténuantes!

Comment le plus important crime d’Etat, la haute trahison, pourrait-il s’accommoder de circonstances atténuantes? Les jurés ont manqués tout autant de certitudes que de courage, et leur décision peut s’interpréter comme un acquittement déguisé.

C’est d’ailleurs la lecture qu’en fera la majeure partie de l’opinion et que confirmera, dix jours plus tard, la grâce présidentielle. Dreyfus n’est pas pour autant innocenté. Sa réhabilitation n’interviendra qu’en 1906. Picquart sera, lui aussi réhabilité, il deviendra même Ministre de la guerre.

Le capitaine Dreyfus, élevé au grade de colonel, mourra en juillet 1935, dans l’indifférence générale. Le personnage n’avait pas la carrure pour porter l’habit écrasant que lui a tissé l’histoire. Alfred Dreyfus était un homme d’une banalité presque consternante. Il n’en demeure pas moins l’innocent condamné le plus célèbre de tous les temps.

Mélanie LETERRIER-VIEL
Passionnée de faits divers et affaires criminelles, Mélanie vous fera revivre à l'écrit les plus grands dossiers de l'histoire au travers de ses chroniques et reportages hors série...

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