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L’affaire Dominici

L’affaire Dominici est une affaire criminelle survenue en France.

Dans la nuit du 04 au 05 août 1952, trois anglais, Sir Jack Drummond, scientifique de 61 ans, son épouse Ann Wilbraham, 45 ans et leur fille de 10 ans, Elizabeth, sont assassinés près de leur voiture à proximité de «La Grand’Terre», la ferme de la famille Dominici, sur la commune de Lurs dans les Basses-Alpes (actuellement Alpes de Haute Provence).

Le patriarche, Gaston Dominici a été accusé du triple meurtre et condamné à mort sans que sa culpabilité ait jamais été clairement établie.

En 1957, le Président Coty a commué la peine et le 14 juillet 1960, le Général De Gaulle a gracié et libéré Gaston Dominici.

L’affaire fut suivie par de nombreux journalistes tant français qu’étrangers. Retour sur l’affaire Dominici: Une affaire de famille.

Le 17 novembre 1954 s’ouvre, aux assises de Digne (actuellement Digne-les-Bains), le procès d’un vieux paysan illettré, Gaston Dominici, accusé du meurtre de trois touristes anglais.

Les dix mille habitants de la petite préfecture de ce qui été encore les Basses-Alpes n’avaient jamais connu une telle influence médiatique: plus de cent cinquante journalistes et photographes, du monde entier, ont fait le déplacement.

Certains sont même arrivés huit jours avant l’ouverture des débats, afin de mieux camper le décor auprès de leurs lecteurs ou de leurs auditeurs.

A peine plus de la moitié, cependant, auront le privilège de s’asseoir sur les bacs en bois de la petite salle du tribunal, dont l’architecture évoque une salle d’école.

Et encore: chacun des quatre-vingts heureux élus n’aura pas plus de «quarante centimètres d’espace vital» pour travailler, comme l’a mesuré l’envoyée spéciale de «L’Humanité».

Mais quelle est donc cette affaire Dominici qui suscite tant la curiosité? Un cocktail détonnant d’aveux, de rétractations, de mensonges, d’incohérences et de doutes qui vont conduire, malgré l’absence de preuves tangibles, à une condamnation à mort.

Le 04 août 1952, vers 20h00, Sir Jack Drummond, diététicien anglais, son épouse Lady Ann et leur fille de 10 ans, Elizabeth, en vacances dans le sud de la France, décident de camper en bordure de la Durance, sur un petit parking de la nationale 96.

Vers 01h du matin, plusieurs coups de feu claquent en pleine nuit. A l’aube, on retrouve les corps sans vie des trois membres de la famille Drummond.

La nouvelle de leur assassinat cause un vif émoi en Angleterre. Sir Jack Drummond, né en 1891, y est en effet une personnalité considérée.

Professeur de chimie à l’université de Londres jusqu’en 1940, il fut appelé, au début de la seconde guerre mondiale, au ministère du ravitaillement où, en tant que spécialiste de la diététique, il mit au point un potage distribué dans les abris londoniens pour permettre aux habitants de survivre pendant les bombardements.

Ces efforts lui valurent d’être anobli en 1946 par le roi George VI.

Ce 04 août 1952, les Drummond ont assistés, dans l’après-midi, à une course de taureaux à Digne. Ils reprennent ensuite la route pour Villefranche-sur-Mer, où ils sont invités par des amis. En chemin, le petit parking ombragé par un mûrier sur lequel ils jettent leur dévolu pour passer la nuit se trouve sur le site de la commune de Lurs, minuscule village perché au-dessus de la Durance. Cette halte bucolique leur sera fatale.

Sir Jack et lady Ann sont tués par balle. Leur fille, Elizabeth, dont le corps sera retrouvé à une centaine de mètre du campement, est massacrée à coups de crosse de fusil assénés sur le crâne.

C’est Gustave Dominici, l’un des fils Dominici, les fermiers habitant la Grand’Terre, à moins de deux cents mètres du drame, qui donne l’alerte au matin du 05 août. Et, très vite, les soupçons vont se porter sur la famille Dominici.

L’arme du crime, par exemple, sera retrouvée dans un trou d’eau de la Durance: c’est un fusil en mauvais état, laissant penser qu’il ne peut appartenir à un professionnel. Et lorsque le Docteur Dragon, appelé pour examiner les cadavres, monte ensuite à la Grand’Terre pour se laver les mains, il remarque un pantalon en train de sécher tout seul dans la cour, ce qui ne manque pas de l’intriguer, de même que les premiers gendarmes accourus sur les lieux. La «tragédie de Lurs» d’abord évoquée par la presse, devient bientôt «l’Affaire Dominici».

L’un des premiers à découvrir la scène du crime, le 05 août 1952, dès 08h00 du matin, est donc le Docteur Dragon. En examinant les corps des trois victimes, il constate que la rigidité cadavérique diffère entre les parents et la fillette. Il en conclut que la fillette est morte deux ou trois heures après ses parents, ce qui laisse présager d’une agonie horrible. Le Docteur Dragon pense même qu’elle aurait pu finalement être achevée, pur mettre un terme à ses souffrances.

Or, Gustave Dominici confie à un ami d’enfance, Paul Maillet, employé de la SNCF que la fillette râlait lorsqu’il l’a découverte, et que son bras gauche bougeait. Paul Maillet rapporte cette confidence aux enquêteurs.

Le 15 octobre 1952, Gustave Dominici, inculpé pour non-assistance à personne en danger, est écroué à la prison de Digne, où il restera deux mois. Si les policiers s’imaginaient que ses deux mois d’emprisonnement lui délieraient la langue, ils en sont pour leurs frais. Ni Gustave, ni le reste du clan Dominici dominé par le patriarche, Gaston, ne se montrent très prolixes.

Gaston, c’est une figure. Il est né à Digne le 22 janvier 1877 et a passé toute sa vie dans le département, ne s’éloignant jamais au-delà d’un rayon de cinquante kilomètres autour de Lurs.

En 1903, à vingt-six ans, il a épousé Marie Germain, qu’il surnommait «La Sardine». De cette dernière, Giono écrira dans ses «Notes sur l’affaire Dominici», qu’elle était «une petite femme noire, torréfiée jusqu’à l’os, reste un visage où les rides sont si nombreuses qu’elles font comme rayonner les cendres de la peau».

Le couple a eu neuf enfants dont trois nous intéressent pour l’enquête: Clovis et Gustave, vivant tous les deux sur l’exploitation, et Germaine, épouse Perrin, mère de Roger Perrin. Violent, alcoolique (la légende prétend qu’il descend quatre litres de vin par jour), bagarreur et rude au travail, Gaston Dominici a, au moment des faits, soixante-dix-sept ans. C’est un vieillard, mais qui en impose encore. Il traite de gamin le commissaire Edmond Sébeille, du SRPJ de Marseille (une pointure surnommée «le Maigret Marseillais»), et le tutoie sans façon.

Malgré le mutisme des habitant de la Grand’Terre, les policiers se persuadent que la clé du mystère se trouve entre les murs de cette grande ferme repliée sur elle-même. A force d’interrogatoires, ils parviennent à récolter quelques bribes intéressantes. Car si tout le monde, chez les Dominici, se tait par solidarité du clan, personne n’aime personne…

Les policiers acquièrent ainsi, entre autres certitudes, que les Drummond sont entrés en contact avec les Dominici: vers 20H30, le soir du 04 août, Ann Drummond est montée à la ferme pour demander de l’eau… Finalement après quinze mois d’enquête, le 13 novembre 1953, Gustave Dominici déclare que le triple meurtre de Lurs est l’œuvre de son père, et que son frère Clovis, le sait tout autant que lui. Interrogé dans la foulée, Clovis confirme les dires de Gustave. Le lendemain, Gaston Dominici avoue.

Le mobile? Il aurait voulu extorquer des relations sexuelles à Ann Drummond. Sir Jack aurait tenté de s’interposer. Dominici l’aurait tué, puis sa femme et même la fillette pour supprimer tout témoin. Le 16 novembre, le juge Roger Périès procède à une reconstitution et inculpe Gaston Dominici du triple meurtre.

Un mois plus tard, Gaston revient sur ses aveux. Si Gustave et Clovis maintiennent leurs accusations, au fils des interrogatoires successifs, les dépositions de Gustave varient beaucoup sur les détails. Le 30 décembre 1953, Gaston est confronté à ses deux fils. Gustave Dominici multipliera les palinodies, accusant de nouveau son père, puis se rétractant encore…

Loin de lasser l’opinion, ces revirements successifs captivent le public, qui se passionne pour l’affaire Dominici. C’est, comme le relèveront plusieurs commentateurs, un «drame de la terre», mais une terre qui se meurt. La France, en ce début des années 1950 qui ouvrent aussi les Trente Glorieuses, commence à dire adieu à sa ruralité. Entre l’une de ces dernières familles de paysans restées «dans son jus» et ces touristes anglais aisés, la confrontation tragique est symbolique d’une mutation qui ne laisse personne indifférent. Ce que Jean Giono résumera magistralement: «Deux familles à plus de deux mille kilomètres l’une de l’autre: une en Grade-Bretagne, l’autre à la Grand’Terre. Celle de Grande-Bretagne s’ébranle, traverse la Manche, touche Paris, descend le long de la France, passe par Digne […] vers les amis, le soleil, la vie. De tout ce temps, l’autre famille étrange mais sans histoire jusque-là, cultive ses champs, chasse, pêche, braconne. Nuit d’août. Les deux familles se rencontrent. L’une disparaît. L’autre vole en éclats».

L’intérêt pour cette affaire est encore accru par les inévitables surenchères d’imagination qui, comme dans la tuerie de Chevaline (2012), autre massacre d’une famille de touristes anglais, vont fleurir autour de l’enquête. Ainsi Jack Drummond aurait aidé des maquisards pendant la guerre, et il serait venu en France pour «régler des comptes» avec d’anciens traîtres, qui l’auraient finalement éliminé. Ou bien, il aurait été la victime d’un complot russe d’espionnage industriel…

Ces hypothèses secondaires seront rapidement écartées au cours du procès, qui se concentre sur la figure énigmatique et truculente de Gaston Dominici. Et le patriarche ne va pas décevoir son auditoire. «Ce montagnard provençal a une combativité du diable. On découvre en lui un curieux mélange de malice, de maquignon et de pure franchise, comme il dit si joliment» note Aline Alquier dans «l’humanité». Au «Figaro», Pierre Scize est tout autant séduit: «Gaston Dominici, debout, refusant la permission de s’asseoir qu’on lui accorderait volontiers, répond avec assurance aux questions du Président Bousquet. Il parle avec un accent très fruité, dans un français assez pur, orné de quelques idiotismes locaux. Il met souvent une vraie malice dans ses réponses et accompagne des formules bien frappées d’un sourire de sa bouche sans dents qui éclaire soudain tout son visage». Pierre Scize précise cependant: «Mais il répond ainsi et pour cause, que lorsqu’il comprend les questions qu’on lui pose. Quand on en vient à lui commenter le rapport des psychiatres, il perd le fil du dialogue et murmure un «Je ne comprends rien à ce qu’il me dit».

C’est bien l’un des problèmes de ce procès et de l’instruction qui a précédé. Gaston Dominici parle un français rudimentaire, à la syntaxe aléatoire. Selon l’écrivain, Jean Giono, son vocabulaire se limite à trente ou quarante mots. Et pas toujours du meilleurs goût: s’agissant des victimes, les Drummond, il les appelle «les crevés»… Toutes ses déclarations, recueillies lors des interrogatoires, sont retranscrites en «français officiel»: «J’ai demandé si ses aveux avaient été fidèlement reproduits aux procès-verbaux, rapporte Giono. On m’a répondu: «Oui scrupuleusement. On les a seulement mis en Français».

«Mais Giono se défie également de la procédure judiciaire sur un autre point, celui de ce personnage muet auquel il est fait sans cesse allusion: le dossier «dont la cour a le souci évident de ne pas s’écarter». Or «le dossier n’a pas d’oreilles, il n’a même pas d’intelligence. Il ne contient que des procès-verbaux». Un constat partagé par Pierre Scize, qui n’hésite pas à s’ouvrir de ses doutes: «La cour a un dossier, une enquête, un accusé. Elle veut sauver son dossier, sa police et condamner si possible le vieillard tout seul, pour que tout aille plus vite et plus régulièrement. Pour qu’on en finisse, pour que tout ne soit pas à recommencer».

Pourtant le dossier ne manque pas d’incohérences, qui vont apparaître au grand jour lors du procès. L’attitude de Clovis, par exemple, lorsqu’on lui montre la carabine tout juste repêchée de la Durance: il devient écarlate et tombe à genoux. Ou l’attitude de Roger Perrin, dit Zézé, le fils de Germaine et le neveu de Gustave, âgé de seize ans au moment du crime: il n’a cessé de mentir et de se contredire jusqu’à l’audience où il vient témoigner.

Le 28 novembre 1954, après onze jours d’audiences et de débats, les jurés se réunissent pour décider du verdict. Ils doivent répondre à sept questions:

  • L’accusé Gaston Dominici est-il coupable d’avoir sur le territoire de Lurs, le 05 août 1952, volontairement donné la mort à Sir Jack Drummond?
  • L’accusé Gaston Dominici est-il coupable d’avoir sur le territoire de Lurs, le 05 août 1952, volontairement sonné la mort à Lady Ann Drummond?
  • Cet homicide volontaire a-t-il précédé, suivi ou accompagné celui commis sur la personne de Jack Drummond?
  • L’accusé Gaston Dominici est-il coupable d’avoir sur le territoire de Lurs, le 05 août 1952, volontairement donné la mort à Elizabeth Drummond?
  • L’accusé a-t-il agi avec préméditation?
  • Cet homicide volontaire sur la personne d’Elizabeth Drummond a-t-il précédé, suivi ou accompagné celui commis sur la personne de Jack Drummond?
  • Cet homicide volontaire sur la personne d’Elizabeth Drummond a-t-il précédé, suivi ou accompagné celui commis sur la personne d’Ann Drummond?

Les jurés, comme le leur avait demandé l’Avocat Général, répondront «Oui» aux sept questions, sans même le bénéfice des circonstances atténuantes. Gaston Dominici est condamné à mort.

«Défaite de la justice et triomphe du mensonge», résumeront de nombreux journalistes, qui fustigeront notamment la faiblesse du Président Bousquet tout au long des débats, et les insuffisances d’une procédure bâtie uniquement sur des aveux.

Depuis quand les seuls aveux rétractés d’un homme, en l’occurrence Gaston Dominici, et les accusations, également rétractées de son fils, Gustave, peuvent-ils suffirent à envoyer un accusé à la guillotine? Du reste, le verdict a sonné le patriarche, qui se réveille enfin. Au sortir de la salle du tribunal, il déclare à ses avocats qu’il n’entend pas «payer seul». Et il se livre à de nouveaux aveux, qui confirment ce dont tout le monde se doute depuis le début: d’autres membres de la famille ont trempés dans le crime.

Malheureusement, la contre-enquête diligentée par les commissaires parisiens Charles Chenevier et Charles Gillard ne permettra pas davantage de produire la moindre preuve, ni d’obtenir d’autres aveux. Sans surprise, le juge rend donc, le 13 novembre 1956, une ordonnance de non-lieu clôturant la seconde instruction. Le 03 août 1957, cinq ans après les faits, le Président René Coty commue la condamnation à mort de Gaston Dominici en prison à vie. Le 13 juillet 1960, son successeur, le Président Charles de Gaulle, gracie Gaston Dominici en raison de son grand âge.

Celui-ci s’installe chez sa fille, Clotilde à Montfort, puis entre à l’hospice de Digne en 1962, où il s’éteint, le 04 avril 1965, sans avoir livré son secret. Son petit-fils, Alain, qui avait 10 mois au moment des faits, bataillera interminablement pour obtenir la révision du procès, sans succès. Et l’affaire Dominici fera une quatrième victime collatérale: le Commissaire Sébeille.

Déclassé comme Commissaire de la sécurité publique au commissariat de la Belle-de-Mai à Marseille, il n’obtiendra jamais sa promotion de Commissaire Principal, ni la Légion d’Honneur qui lui avait été promise en août 1952.


Lettre manuscrite dans laquelle l’auteur se réjouit de l’arrivée de Me Floriot et estime que le chef du clan Dominici est Yvette. (ci-dessus)


Lettre manuscrite dans laquelle l’auteur se réjouit de l’arrivée de Me Floriot et estime que le chef du clan Dominici est Yvette. (ci-dessus)

Lettre tapuscrite adressée au commissaire
Chenevier lui suggérant une ingénieuse idée
afin de recueillir de nouvelles révélations.
(ci-dessous)

Article Exclusif signé Mélanie Leterrier-Viel pour DS Le Mag’ Numérique.
Tous droits réservés.

Mélanie LETERRIER-VIEL
Passionnée de faits divers et affaires criminelles, Mélanie vous fera revivre à l'écrit les plus grands dossiers de l'histoire au travers de ses chroniques et reportages hors série...

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