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Sandrine Baumajs Comédienne, intervenante pour la Cie Terraquée

Alors que les artistes, intermittents du spectacle sont suspendus aux prochaines décisions gouvernementales pour connaître leur futur, j’ai rencontré, retrouvé (à distance) une comédienne, une amie, ancienne copine de FAC lors de nos études en Arts du spectacle:

Val: Bonjour Sandrine, quel plaisir, après 25 ans de te retrouver pour parler Théâtre.

SB: N’est-ce pas! Et nous n’avons que très peu changé.

(Rires complices)

Val: Toujours comédienne, tu participes à de nombreux projets surprenants avec la Cie Terraquée. Tu peux nous la présenter?

SB: C’est une Cie basée à Saint-Denis dans le 93, fondée en 2006 par François Perrin, comédien et agrégé de mathématiques et sa compagne Meriem Zoghlami, qui est comédienne et chanteuse lyrique.

Ils ont fondé la Cie Terraquée suite à un spectacle qu’ils avaient créé autour de la matière. La Cie oriente ses créations vers un théâtre de la connaissance axé essentiellement sur l’univers des mathématiques.

Val: Pourquoi ce choix de Mathématiques et Théâtre? Pour beaucoup d’entre nous, les Maths n’ont pas laissé un souvenir doux, délicat, jouissif comme peut l’être une bonne pièce de théâtre alors qu’est-ce qui a motivé cette alliance entre 2 domaines en apparence si lointains?

SB: En fait, François et Meriem confrontent le théâtre et les mathématiques dans le but de faire un aller retour permanent entre la création, la recherche et la pédagogie. Dans ce cadre, ils ont créé en 2012, le Labo Mathéâtre, un laboratoire de recherche autour des mathématiques ludiques et créatives, qui associe création artistique et pédagogie. Leurs recherches ont donné lieu à la création de 2 spectacles en 2016:

« Pi, le nombre à 2 lettres », spectacle burlesque et poétique sur les nombres pour le jeune public, spectacle qui tourne encore beaucoup et « Il est rond, mon ballon? » fantaisie didactique sur le thème des Mathématiques et du Foot, créé à l’occasion de l’euro 2016.

Val: Mathématiques & Théâtre, c’est déjà surprenant mais Mathématiques, Théâtre et Football, ça donne quoi?

SB: Le ballon est un rond pas vraiment rond. Il est composé de plusieurs facettes, d’hexagones et de pentagones. L’histoire par de là. Le ballon est un prétexte pour parler de formes géométriques comme les polyèdres, de dimensions, de trajectoires.

En 2017, ils créent le festival Maths en ville, toujours à Saint-Denis dans le but de mettre des Maths partout et pour tous. Cette Cie est ancrée dans le territoire et se définit comme une Cie de proximité.

Pendant le festival, ils investissent plusieurs lieux dans la ville, librairies, médiathèques, cafés, écoles et même la Basilique. Ils proposent aux habitants des expérimentations en lien avec l’espace, le lieu: des ateliers pratiques, créatifs, des ateliers d’écriture, des conférences avec des physiciens etc…

Leur objectif est de rendre accessible les Mathématiques à tout le monde. Les Maths sont partout dans nos vies!

Par ces manifestations, les gens accèdent à cette science de manière ludique. Il y a une volonté de désacraliser en quelque sorte cette matière hermétique. Les maths ne se résument pas au calcul et à l’algèbre. Elles sont présentes, dans tous les domaines, même dans une recette de cuisine, dans une charpente, dans un morceau de musique… Dans un ballon de foot.

Ces propositions permettent à chacun de s’approprier par l’expérience et la découverte cet univers mathématique.

Val: Qu’apporte le théâtre dans tout ça?

SB: Le théâtre a le pouvoir de développer la créativité qu’il y a en chacun de nous. Par l’entremise du théâtre, on est dans une pédagogie active, on apprend en jouant, en participant à des actions concrètes, en s’impliquant dans un projet.

Val: Quand as-tu rejoint la compagnie?

SB: J’ai rejoint la Cie en 2017. François Perrin cherchait une comédienne pour intervenir dans des ateliers au sein des écoles, auprès d’un public enfants et ados. J’animais déjà à l’époque des ateliers théâtre, j’intervenais dans des écoles et des lycées depuis de nombreuses années. On se connaissait déjà avec François pour avoir travaillé dans la même compagnie; il me connaissait en tant que comédienne et savait que j’animais des ateliers et donc il m’a demandé si ça m’intéressait d’animer des ateliers Maths et Théâtre.

Et là, ma réponse a été: «Mais je n’y connais fichtre rien en mathématiques» Sa réponse a été: «On ne te demande pas d’avoir des connaissances en mathématiques car tu travailleras en binôme; soit avec un agrégé en mathématiques soit avec Laurène Legrand, pédagogue et docteur en physique. Laurène intervient beaucoup en milieu scolaire pour animer des ateliers autour des sciences».

J’ai accepté!

Val: Comment organisez-vous l’animation des ateliers?

SB: Le binôme « scientifique » lance la thématique qui sera travaillée dans le cadre de l’atelier (chaque année un nouveau thème:  Les codes secrets, le hasard, l’histoire des nombres, l’histoire du zéro…). On a travaillé sur l’histoire des mesures aussi: comment est-on arrivé à l’invention du mètre?

Une fois le thème lancé, on travaille en plusieurs étapes avec le groupe. On commence par un brainstorming pour savoir comment les enfants l’appréhendent, ce qu’ils en comprennent. On se crée, ensemble, un univers commun pour savoir de quoi on parle.

Val: Et quel est ton rôle dans tout ça?

SB: Je suis chargée de leur apprendre à jouer ensemble, à s’écouter, à se respecter, à les initier au jeu théâtral: qu’est-ce que la création d’un personnage, une situation, l’espace de jeu etc.

On travaille sur l’improvisation dans un premier temps puis on se rapproche progressivement de la thématique en créant des situations. Par exemple, pour le thème des codes secrets, ils ont fabriqué eux-mêmes la roue de César, cette roue qui permet un chiffrement par décalage et puis on leur a dit: «Si vous deviez écrire un message secret, vous savez qu’avec la roue de César vous pouvez brouiller vos messages».

La fabrication d’un objet rend concret le thème, puis on se projette à l’époque de César pour savoir pourquoi, à cette époque, César a eu besoin de créer des codes secrets et du coup on rentre dans l’Histoire et on se raconte des histoires.

Petit à petit on s’invente un univers, on s’amuse à devenir quelqu’un d’autre, à utiliser un objet, à se placer dans l’espace, à écouter son partenaire.

Val: J’imagine que les enfants font d’étonnantes propositions dans leurs impros

SB: C’est complètement dingue. Quand je les vois improviser, je note les propositions, les situations, des bouts de dialogues que les enfants proposent, et toute cette matière est le point de départ.

Ce sont les enfants qui créent 90% des textes qui seront amenés à être joués, y compris leurs personnages et les situations qui sortent tout droit de leur imaginaire.

Val: Tous les ateliers ont-ils le même format?

SB: Nous avons des ateliers que nous menons à l’année, tous les mercredis matins, dans lesquels on peut vraiment approfondir la thématique, les mathématiques et le jeu théâtral et des ateliers qu’on anime dans les écoles. Ce sont des ateliers «parents/enfants», organisés sur le temps périscolaire.

On récupère enfants et parents volontaires, dans le cadre d’atelier de 2 heures par semaine avec 2 rendez-vous par semaine pendant 4 à 5 semaines.

Ces ateliers parents-enfants ne durent qu’une heure à chaque fois, l’approche n’est pas la même car ça va beaucoup plus vite. On travaille dans l’urgence et cette urgence est magique; on sort des choses extraordinaires. Ils sont tous volontaires, et s’engagent pleinement dans ces ateliers. La présence des parents crée une ambiance particulière sans gêne, sans timidité. Les directeurs et directrices d’école et les profs font un travail de préparation en amont pour expliquer ce qu’est cette expérience, car s’en est une, une expérience à partager ensemble, toutes générations confondues. Il y a même en dehors des papas et des mamans, des mamies, des grands frères ou grandes sœurs. Les échanges sont extraordinaires.

Nous proposons aussi des stages pendant les vacances scolaires pour les élèves de CM1, CM2 et les collégiens. Ces stages durent 5 jours, à raison de 4 heures par jour. Pour les stages, on arrive avec une base de textes car le temps est trop court et les enfants créent ensuite des scénettes.

Val: Est-ce que tout ce travail riche et passionnant donne lieu à des représentations publiques?

SB: Il y a toujours une restitution publique. C’est l’aboutissement du travail et la reconnaissance de l’investissement des enfants. Le festival «Dionysiens en scène» de la ville de Saint-Denis, permet à toutes les Cies amateurs de présenter leurs créations, chaque année. Les représentations se jouent dans un vrai théâtre, dans des conditions professionnelles et devant une centaine de personnes. Nos élèves de l’atelier Mathéâtre se produisent donc sur scène.

Comme on travaille sur la même thématique chaque année dans plusieurs écoles, l’objectif est de produire aussi un spectacle ensemble dans le cadre de ce festival.

Pour un enfant, c’est très important de se produire en public, même s’ils sont parfois impressionnés, car ils comprennent la finalité de tout ce travail investit: «Je me prouve que je suis capable». Quand le rideau tombe, ils ont partagé une très belle aventure et sont fiers de leur travail. Apprendre en s’amusant c’est le top, non?

On aborde les mathématiques au sens large sous un angle ludique; ils découvrent un univers très riche. Ils apprennent autrement, concrètement. On réfléchit, on bidouille, on recommence, on s’interroge, on s’implique, on s’amuse, on apprend. On est dans la pédagogie active par excellence.

Val: Trouves-tu ton compte dans ces ateliers en tant que comédienne?

SB: En tant que comédienne, au sens strict, non car je ne joue pas dans ces projets. C’est davantage un travail de mise en forme, de mise en scène et d’écriture que je partage après avec François Perrin. J’ai surtout beaucoup de plaisir à transmettre, à partager mon expérience du jeu théâtral. Je leur transmets la patience, la précision, tout ce que j’ai appris en tant que comédienne. Le théâtre demande de grandes capacités d’adaptation, d’écoute, de dépassement.

Je prends beaucoup de plaisir à voir ses enfants s’épanouir, s’exprimer librement et aussi apprendre à respecter un cadre, des règles, une structure, une rythme. Les enseignements sont riches tant pour eux que pour moi.

En plus nous sommes sur un territoire de métissage, où les différences sont valorisées dans les échanges, la mise en valeur de plusieurs cultures. Les mathématiques viennent d’un peu partout et surtout d’ailleurs; apprendre à compter en français, en wolof, en arabe, découvrir que chaque culture a sa façon de compter; tous ces échanges sont extrêmement riches et développent la curiosité, l’ouverture vers les autres, la connaissance.

Val: Dans cette période compliquée pour les compagnies et les artistes en général, quel avenir vois-tu pour toi et la compagnie?

SB: L’avenir pour cette compagnie est le même que pour toutes les compagnies. Nous sommes tous suspendus dans le vide, dans l’attente de la reprise pour retrouver les enfants, nos ateliers, nos répétitions, nos créations. Tout s’est arrêté brutalement en mars, en plein milieu de la création des spectacles. On ne sait pas si nous retrouverons les mêmes groupes; c’est une frustration terrible pour nous et pour les enfants qui se sont investis dans ces aventures.

Val: Ton mot de la fin?

SB: Il faut rester positif. La Compagnie Terraquée est tellement active; elle sait rebondir et elle trouvera toujours les moyens de faire vivre ses projets. On prend aussi le temps de réfléchir au fond, aux formes qu’on veut donner.  La Cie rayonne maintenant au-delà de Saint-Denis, sur l’ensemble du département. Ils étendent leur savoir-faire et leur univers…. Il y a de la résonance au-delà de cette période.

Val: Merci SANDRINE. A dans 25 ans!

(Rires partagés)

Pour en savoir + sur la Cie Terraquée:

http://www.cieterraquee.com/

Article Exclusif signé Valérie Le Louédec pour DS Le Mag’ Numérique. Tous droits réservés.

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